TBT (1991) : MF Doom, un rappeur au Sénat

En 1988, le taux d’abstention aux élections présidentielles avoisine les 42% aux États-Unis, deux fois celui de la France la même année. Plus d’un tiers de la population désavoue le système politique américain et ses dirigeants… Mais qui s’en soucie ? Le président ? Georges H. W. Bush ? Fraîchement élu à 53.4% des voix, républicain, ancien vice-président de Ronald Reagan, Bush « père » n’est connu ni pour être spécialement à l’écoute de ses concitoyens (encore moins des minorités), ni pour son progressisme. Pourtant, c’est sous son administration en 1991, que Daniel Dumile le futur MF Doom viendra au Sénat plaidoyer pour le Motor Voter Bill, un projet de loi visant à augmenter le taux de participation électorale et politique de la jeunesse. Alors que Donald Trump s’est récemment fait élire en s’appuyant, en majeure partie, sur une frange de la population blanche, paupérisée et raciste,  25 ans auparavant, un rappeur se bougeait que les « jeunes » empêchent une telle situation de se produire. 

En 1988, MF Doom est un jeune artiste hip-hop qui se veut « éveillé ». Loin d’être un activiste politique, domaine dont il reconnaît ne pas tout saisir, il s’estime toutefois réceptif aux « causes qui valent la peine qu’on lutte ». Rappeur, producteur, co-fondateur du groupe KMD pour « A positive Kause in a Much Damaged Society » initialement « Kausing Much Damage » avec son frère Subroc et son ami Onyx the Birthstone Kid, il diffuse une musique groovy mêlant jazz, afro-beat et parfois électro, dans l’esprit hip-hop de l’époque. Deux ans plus tard, quelques titres diffusés à la télévision, un featuring avec le groupe Third Bass – « Ace in the Hole » – et voilà le groupe approché puis signé par l’écurie Elektra records

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Nous sommes en 1990. Le hip-hop a connu des personnalités charismatiques et les exploits de N.W.A, A Tribe Called Quest, Kool G Rap & Dj Polo. Daniel en reste marqué. À la recherche de ceux qui prendront le relai de cet âge d’or, le label voit en KMD le renouveau du genre et la réactualisation des artistes en vogue à ce moment-là. Brand Nubian, Leaders of the New School (d’où émergera le futur Busta Rhymes) ou encore Ol’ Dirty Bastard du Wu Tang Clan… Tous sont signés au côté de KMD. Tous se veulent impliqués socialement, portés par une sensibilité politique, voire activiste. C’est donc dans ce contexte que le groupe se politise. Et les conséquences se répercutent sur leur premier album. Mr. Hood, imprégné de réflexion engagée et de cynisme rieur, se hisse à la 67ème place du Billboard R&B Albums 1991. Néanmoins, son succès va au-delà des chiffres puisqu’il permet au groupe de se faire entendre par le mouvement « Rock the Vote » et par l’un de ses co-fondateurs : Steve Barr.

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Revenons en 1990. La censure à l’encontre de la musique populaire et plus particulièrement axée vers le Hip-hop fait rage. Elle intègre maintenant les stickers désormais incontournables « Parental Advisory » aussi ridicules qu’inutiles. Moins drôle, elle inclut également la modération de performances rap et l’arrestation d’artistes en Floride comme Luther Campbell du 2 Live Crew. Face à ces injustices, une poignée de politiciens – Steve Barr, Jody Utall – accompagnée du directeur du label Virgin Records – Jeff Ayeroff – fondent le mouvement « Rock the Vote ». Désireux de réconcilier le hip-hop et la jeunesse à la politique, le groupe démarche des artistes engagés pour se battre pour la « Kause ». Une chose est sûre, l’utilisation de la musique, de la culture populaire, ou de l’art n’est qu’un moyen pour faire changer le système de l’intérieur, le plus important étant de faire voter des lois. Le Motor Voter Bill est l’un d’eux. Dans la lignée du Voting Rights Act de 1965 – sous Lyndon Johnson – le projet vise à faciliter l’inscription électorale des citoyens afin d’augmenter à terme la participation électorale, surtout des minorités et des jeunes. Élaboré par le Congrès, sous la pression et les avis de groupes d’intérêts tels que Rock The Vote, il constitue la première bataille de ce dernier. Bataille qui amènera les nouveaux champions du groupe, Onyx et le jeune Zev Love X, à s’exprimer devant le Sénat.

À l’abri du soleil d’un mercredi 17 avril 1991. Dans l’enceinte du Capitole. Deux Afro-Américains, dix-neuf ans, en tenue informelle font face à la masse formelle qui les entoure. Cette masse aux yeux et aux oreilles rivées sur les deux jeunes, sur le point de s’exprimer. Cette masse, c’est l’ensemble des sénateurs américains. Quant aux deux post-ados, vous l’aurez compris, il s’agit des deux rappeurs du groupe KMD, Onyx et Zev Love X, le prochain MF Doom. En premier, il s’empare timidement du micro et détaille, d’une voix claire et calme, la raison de sa venue. Convaincre le Sénat de voter en faveur du Motor Voter Bill, ce projet de loi qui permettrait aux citoyens de s’enregistrer sur les listes par Internet ou au DMV – organisme qui produit les permis de conduire – lorsqu’ils reçoivent ledit permis. Cette loi permettrait donc de sensibiliser les jeunes à la politique « know I’m sayin », d’encourager leur participation en simplifiant les processus d’inscription et en allégeant les coûts « know i’m sayin ». Et en ce sens, elle s’inscrit de manière cohérente dans la lutte de Rock The Vote. C’est en tout cas ce que défend Zev/Doom, finalement appuyé par Steve Bar face au Sénateur Wendell Ford, visiblement séduit.

L’idée est intéressante et convainc un Sénat majoritairement démocrate, à voter pour l’adoption de cette loi. Qui plus est, elle s’accompagne d’une pétition solide, argument décisif. Résultat : le Congrès vote en faveur. Hourra. Puis ce cher Bush y appose son veto… L’année de la fin de son mandat. Hourra bis. Son successeur, Bill Clinton, réactualise le projet dès son élection. Il permet son adoption sous le nom National Voter Registration en 1993, consacrant ainsi la lutte de l’artiste masqué pour que la jeunesse vote plus, au moins aux élections présidentielles. Malheureusement… Avec Donald « Money » Trump – à la tête de l’état, pas sûr que les jeunes citoyens, notamment ceux des minorités, se sentent plus mobilisés que la génération précédente.

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