Les multiples facettes de Youssoupha

Kinshasa, Béziers, Cergy, Sartrouville… Youss’ en a parcouru du chemin. Parti de peu, aujourd’hui l’artiste est reconnu dans son milieu, mais aussi par les médias. Fait rare pour un rappeur français. « NGRTD », son dernier album paru au printemps 2015, est un succès. Mais il ne s’agit pas ici d’étudier en revue la longue discographie du « lyriciste bantou » (4 albums studio, 2 street albums, 2 mixtapes). Plutôt de mettre en valeur le maître mot d’une longue carrière : la force de conviction. On reproche parfois au fondateur de Bomayé Musik, son label, d’avoir cédé aux sirènes du « mainstream » et délaissé ses thèmes de prédilection. Mais si Youssoupha s’est assagi à mesure que sa chevelure a cru, si ses mélodies se sont diversifiées, l’engagement du natif de Kinshasa lui est bel et bien resté. Focus sur un artiste à (re)découvrir. Car avant lui, « t’avais jamais entendu de rap français ».

Une force de conviction et des thèmes récurrents

Dès ses premiers titres, Youssoupha s’affirme très vite comme un artiste engagé, qui aborde des thématiques sociales relatives à la banlieue. Dans son premier opus « A chaque frère » (2007), la situation des quartiers prend une place importante, lui qui a passé la majeure partie de son adolescence à Cergy. Youss met sa plume et son sens de la formule au service d’un constat : la marginalisation d’une partie de la population, celle qu’on appelle la France d’en bas : « J’fais plus confiance à la France, elle nous accuse d’être dissipés mais ses dés étaient pipés d’avance », dit-il dans « Les apparences nous mentent ». Un discours que l’on retrouve finalement chez pas mal de ses homologues. Youssoupha l’assume dans l’intro d’ « Eternel recommencement » où l’uniformisation des discours des rappeurs n’est que la conséquence d’un insupportable statut-quo. La situation dans les banlieues, l’injustice, les violences policières, rien n’a changé. Pourtant, le « Prims Parolier » se différencie en abordant un thème qui deviendra là aussi l’une de ses récurrences, la revendication de la culture africaine, notamment par une ode à Aimé Césaire, « Rendons à Césaire ». Notons qu’à « A chaque frère » devait d’abord s’appeler « Négritude ». Un intérêt pour ce sujet qui marque sa singularité dans un rap français assez stéréotypé. On y reviendra.

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Deux ans plus tard, son deuxième album studio, « Les chemins du retour », se montre encore plus incisif, et donne le ton avec « Apprentissage » : « J’ai appris que les droits de l’homme s’arrêtent aux portes de la garde à vue ». Une critique amère du système judiciaire, loin d’être la seule cible du lyriciste,est particulièrement offensive dans cet album. Deux titres font d’ailleurs l’objet d’une censure. « L’effet papillon » dépeint l’anticolonialisme de l’homme au cheveu sur la langue et la volonté d’affirmation de la culture africaine, étouffée par l’ambition assimilationniste des gouvernements français de l’époque coloniale. Un extrait du morceau fait polémique : « En fait, un enfermé qui s’évade c’est rare comme Jean Pierre Pernaut qui donnerait la parole à Kemi Seba. » Le nom qui dérange n’est pas celui du célèbre animateur du 13h, mais bien celui de Kémi Séba, personnage controversé, à tort ou à raison, dans les médias français, polémiste partisan du souverainisme africain et du panafricanisme. Le nom sera bipé à la sortie de l’album. L’autre polémique, la plus connue, concerne un extrait du morceau « A force de le dire » et vise un célèbre pamphlétaire : « À force de juger nos gueules, les gens le savent, qu’à la télé souvent les chroniqueurs diabolisent les banlieusards, chaque fois que ça pète on dit que c’est nous, je mets un billet sur la tête de celui qui fera taire ce con d’Éric Zemmour ». La punchline est considérée comme une menace de mort par la personnalité visée, qui attaquera son auteur en justice. Preuve que Youssoupha utilise son art comme un outil d’expression de ses convictions, sans se soucier des répercussions, quitte à susciter la controverse.

La reconnaissance du grand public au détour d’une polémique

C’est finalement le procès dont il fait l’objet qui fait découvrir Youssoupha au grand public, bien que déjà largement reconnu par la scène « hip-hop ». Les accusations dont il fait l’objet lui inspirent un morceau, l’un des plus emblématiques de sa carrière : « Menace de Mort ». Il y dénonce une « liberté d’expression en chute », s’appuyant sur les nombreux procès intentés contre des rappeurs français (Sniper, Monsieur R, La Rumeur, NTM…). Le « lyriciste bantou » se pose alors en défenseur de l’art qu’il exerce, un art qui dérange parce qu’il dénonce. Quand Zemmour qualifie le rap de « sous-culture », le Prims parolier, ancien étudiant à la Sorbonne et meilleure note de son académie à l’oral du bac de français, donne le contre-pied par la qualité d’allitérations porteuses d’un message réfléchi. L’album « Noir Désir » (2012) est celui de la consécration. Il est disque de platine. Des mélodies qui se sont adoucies, mais un engagement qui a perduré. Au-délà, de « Menace de Mort », Youssoupha signe des morceaux « coup de poing » où il montre que sa plume aiguisée n’a rien perdu de sa verve revendicatrice. « La vie est belle » marque les esprits par le constat lucide des maux sociétaux et des tensions communautaires : « Moi je veux plus voir le nom d’Allah à côté d’une ceinture d’explosifs ».

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En outre, l’idée de changement est importante dans cet album, car dans un morceau comme « L’enfer c’est les autres », Youss refuse l’image victimaire des banlieues et appelle à une sorte de réveil culturel et intellectuel de celles-ci. Une volonté de changement qui ne passe pas inaperçu chez certains hommes politiques, à l’image de François Hollande, qui a demandé au natif de Kinshasa de chanter lors de sa campagne électorale, lequel n’a pas donné suite. Un rappeur engagé, mais apolitique. Par ailleurs, dans ce troisième opus, Youssoupha n’oublie pas ses racines et défend une nouvelle fois la promotion d’une identité africaine affranchie de toute influence coloniale. Les titres « Pharaons et Fantômes » et « Noir Désir » en sont les témoignages. Car l’engagement du rappeur se singularise dans la défense de sa culture d’origine, un engagement largement inspiré par des grands figures comme Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor ou encore Patrice Lumumba.

La place centrale du concept de négritude

L’intérêt de Youssoupha pour la culture africaine se vérifie tout au long de sa carrière. En ce sens, son quatrième album studio constitue une sorte d’aboutissement. « NGRTD » n’est que la version abrégée de « Négritude », car le terme est une marque déposée. C’est « la négation de la négation de l’Homme noir » pour Sartre, « l’ensemble des valeurs culturelles de l’Afrique noire » pour Senghor. « On m’a dit la France tu l’aimes ou tu la quittes, je répondrai à cette offense quand vous nous rendrez l’Afrique », clame Youssoupha dans « Black out ». Le titre « Négritude », où l’on entend la voix d’Aimé Césaire défendant l’idée d’une « identité réconciliée avec l’universel », semble être le morceau bouclant la boucle. Youssoupha affirme enfin cette culture africaine qui lui est chère, 10 ans après ses débuts, parce que l’énonciation de son identité était finalement le fil rouge de son engagement, et par récurrence, de sa carrière. Pour le site « Rap Genius », il raconte : « C’est-à-dire que j’ai l’impression que ma culture africaine, c’est ce que j’ai de meilleur en moi, et c’est ce que j’apporte à la France et aux gens qui me suivent. Et moi, ce que j’aime chez les gens, c’est leurs différences aussi, c’est comme ça qu’ils m’enrichissent».

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Ce qu’il faut retenir, c’est que le « Prims Parolier » est un homme de convictions. Des convictions qu’il n’a pas peur d’exposer dans ses morceaux, au risque parfois de s’attirer les foudres de personnalités. Un engagement qui concourt à désigner Youssoupha comme un « rappeur conscient », appellation qu’il rejette, lui qui craint d’être enfermé dans des cases. Si Youss s’est ouvert au grand public, il n’en reste pas moins quelqu’un qui s’empare de sujets d’actualité sensibles, défendant ses positions à travers son aisance lyricale. Et c’est là qu’on peut définir l’engagement : profiter de l’exposition qui nous est offerte pour s’offusquer, s’indigner, et finalement s’exprimer. En définitive, la conception du rap selon Youssoupha est en partie celle d’un art où les convictions personnelles ont largement leur place. « J’espère que mes écrits resteront fidèles à mes convictions », disait-il en 2005. C’est aussi refuser le destin social promis à une certaine population. Le rap de Youssoupha est un rap combatif. L’outro du morceau « Menace de Mort » l’illustre à merveille : «Il y a de la rage dans nos propos, mais comment rester sage vu l’image de la vie que l’on nous propose. J’ai plaidé légitime défense dans ma déposition, qui peut prétendre faire du rap sans prendre position ? »

-Marco Ferri

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