Rap et poésie : L’arrogance (dé)mesurée de l’éloquence

La poésie a souvent été considérée comme un art destiné à une classe bourgeoise et cultivée, seule capable d’apprécier la profondeur de vers et d’alexandrins écrits par des esprits révoltés et exaltés. A l’école on nous faisait réciter des poésies de Prévert, de Rimbaud ou de Victor Hugo. Notre diction, notre ton, notre attitude étaient notés. Parfois un calvaire, parfois le simple plaisir de plaire, les réciter devint un exercice scolaire. Les réciter ? Evidemment. Vouloir en écrire ? « Trouve un travail avant. »

En effet, la poésie est reconnue et adorée en France, mais depuis toujours, le métier de poète n’en a jamais vraiment été un. Etant bien plus une condition, être poète c’est exprimer avec maîtrise des mots un mal-être, une histoire, une expérience, des perceptions. Les poètes cités plus hauts avaient tous une histoire à raconter, des choses à exprimer et sont souvent morts avant d’être reconnus et salués. La poésie est donc l’art des arrogants, la maîtrise des éloquents et est, avant toute chose, un art militant.

Exilé d’un système bourgeois, le rap subit le mépris de ses pairs. Il semble alors être le digne héritier d’une poésie engagée qui a ému la fin du XIXe siècle. Souvenez-vous, ce spleen d’« Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux / oublié sur la carte et dont l’humeur farouche / ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche » (Baudelaire, Les Fleurs du Mal)

Rappeurs, nouveaux poètes maudits

L’arrivée du rap en France ne pouvait donc se faire que par une prose intelligente et inspirée, reflétant un monde moderne dont le sort n’était plus exprimé. Osons le dire, le rap est salvateur : Les inégalités sociales, les actes xénophobes, la ghettoisation de populations dans les banlieues que l’Etat abandonne, tout ça devait trouver une voie, et avoir et une voix.

Génies du verbe, les rappeurs français, inspirés par le mouvement du hip-hop aux Etats-Unis ne se sont pas faits prier. MC Solaar s’impose à tous comme l’indéniable d’origine française. Le « rappeur-poète » a directement ancré l’écriture du morceau de rap dans une logique obligeant les plus sceptiques à la comparaison avec l’art poétique lorsque sort Prose Combat. Ici quelques lignes de La Concubine de l’Hémoglobine : « J’ai vu la concubine de l’hémoglobine/ Balancer des rafales de balles normales et faire des victimes/ Dans les rangs des descendants d’Adam/ C’est accablant, troublant, ce ne sont pas des balles à blanc/ On envoie des pigeons défendre la colombe/ Qui avancent comme des pions défendre des bombes/ Le Dormeur du val ne dort pas/Il est mort et son corps est rigide et froid »

Souvent issus de banlieues et descendants d’une histoire culturelle riche, les rappeurs français ont pris plaisir à associer la langue de Molière et l’influence des blocs. Partant de là, les deux viviers culturels et urbains français que sont la banlieue parisienne et la ville de Marseille devinrent les berceaux du rap que l’on écoute aujourd’hui. Sur des beats enflammés, ils se mirent à parler, à proser, à produire des textes qui font encore frissonner. C’est important de raconter ce qu’il se passe, de dénoncer. N’est-ce pas ce que chaque poète commence à faire lorsqu’il décide d’écrire ? D’abord constater : la violence, les injustices, les rapports sociaux, puis s’indigner avec comme seule arme, la force des mots.

« Banlieusards et prolétaires » : L’authenti-cité

Si la violence est dénoncée par les rappeurs, elle n’est pas leur simple couleur : en effet, ces derniers aiment jouer sur les clichés dont ils sont victimes (retour de stigmate) et leur simple arrogance se trouve dans leur éloquence. Ils aiment subtilement souligner la richesse de leurs textes par des références scientifiques et littéraires qui appartiennent à la « culture légitime » :

Pour Nidraj, les sources d’inspiration sont hétérogènes : « Mes inspirations et mes références sont trop nombreuses pour être listées. Boris Vian, Brassens, Renaud mais aussi Oxmo Puccino, IAM, Puzzle …En littérature, mes grands classiques sont 1984 ou le Meilleur des Mondes ainsi que les haïkus. Les haïkus sont des poèmes japonais écrits sous la spontanéité. Pour moi, c’est le même processus qu’avec le rap car si on réfléchit trop, nos textes s’enlisent, et perdent de leur fraîcheur et de leur hargne.»

Le rap est aussi une histoire d’expériences, de vécu : Kery James est l’incarnation d’un poète engagé qui a un passé et le raconte en vers : « Mon rap vient de mes entrailles / mon rap porte une balafre / mon rap vient de mes entailles » (Kery James,  Le retour du rap français ). La rime consent à l’exorcisme des fantômes. Le rap est une poésie qui est la plainte grandiose de jeunes qui sont asphyxiés par le système, qui rejettent l’idée qu’on propose d’eux et qui essaient de crier en posant leurs phrases sur des morceaux de partitions déchirés.

Du lyrisme délinquant aux concours d’éloquence  

Peu à peu le rap participe à la construction d’une « culture rebelle » et réinvente les codes des jeunes du 2nd millénaire : héros pour les gamins de banlieue, inspirations pour les bobos en mal d’identité, les rappeurs prennent une place dans la musique française qui tend à transformer leur art en produit de consommation de masse. Malgré l’appel du business, le rap est toujours un exutoire et un mode d’expression contestataire revendiqué, comme nous le montre ici Disiz : « Je travaille mes textes car c’est pour moi la valeur première d’une personne qui a la prétention d’écrire. Le rap est une poésie, un assemblage d’émotions et de teintes qui se juxtaposent habilement sur un rythme donné. »

Récemment diffusé sur France 2 dans l’émission Infrarouge, le documentaire « A Voix Haute » (à retrouver sur le site de France 2 jusqu’au 22 novembre et sur le site Pluzz jusqu’au 24 novembre) présente la préparation de jeunes étudiants issus de Seine-St-Denis à un concours d’éloquence (concours Eloquentia). Habituellement réservé aux étudiants de grandes écoles, l’initiative de ce concours est portée par des avocats et professeurs qui croient profondément en la richesse des banlieues en termes d’éloquence et qui apprécient l’intensité de ce que ces jeunes ont à dire. Ils suivent pendant 6 semaines des cours pour améliorer leur élocution et la pertinence de leurs prises de paroles, avec d’ailleurs un cours de slam dans leur programme. L’un des membres du jury est Kery James qui se fait applaudir chaleureusement par les jeunes lorsqu’il prend la parole le jour de la finale. Cela montre bien que l’éloquence n’appartient pas qu’à une classe et à une culture et que la parole donne un réel pouvoir. Celui de revendiquer, de devenir crédible et d’annoncer son authenticité. Les rappeurs sont fiers. Énervés mais fiers d’être banlieusards, d’être blancs, arabes ou noirs et touchés d’être repris par leurs cadets.

eloquence

Poésie, mamma fière d’un rap engagé

Le XXIe siècle a parlé, il sera celui du rap et du slam. Le  bitume a inspiré et revendique le droit à la parole. Certains textes de rap français (qui reste le 2e producteur de rap dans le monde après les Etats-Unis) sont aujourd’hui considérés comme les plus beaux textes de la littérature française. Les Inrockuptibles, dans un article de Juin 2016 osent avancer audacieusement : « Encore une fois comme la poésie, le rap va pourtant, parfois, s’extirper de ces problématiques toxiques et devenir aérien, fou. Surréaliste. Le meilleur exemple reste l’album Cadavre Exquis (2002) du collectif “L’armée des 12” principalement composé de TTC et La Caution. Un délire couleur fluo, un long trip à la drogue dure, une merveille d’écriture collective où le sens n’est qu’une option, seuls les sens comptent. Le treizième titre de l’album, Helium Liquide, est assurément un des plus fous et des plus beaux textes de la littérature française. »

Vous l’aurez donc compris, le rap EST poésie. Un vrai rappeur est avant tout un poète qui sait apprécier la rue, la connaître et qui revendique sa science de la littérature et son amour pour Baudelaire. L’opposition rue/connaissances est d’ailleurs déloyale, et Nekfeu en fait l’expérience lorsqu’il dit « Pour ne pas qu’on se moque de moi, je bouquinais en cachette pendant que les gamins de mon âge parlaient de voitures / Un des gars de l’époque bicravait des Armani Code / Et, un beau jour, il a ramené une arme à l’école » dans Nique les clones. Si le poète et le rappeur sont semblables, c’est aussi dans leurs connaissances du peuple, de son milieu et de ses envies.

Le rap avance, construit et déconstruit, innove et inspire. Poésie moderne, souffle nouveau, échappatoire sur mesure(s), il revendique un héritage vieux de plusieurs siècles et l’a fait renaître dans un nouveau millénaire aux teintes amères et aux problématiques sociétales qui font de lui, un art apprécié, mais également une nécessité.

kery-james

Sarah Saadi Garcia

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