Réflexion sans prétention d’une féministe amatrice de rap

« It’s time that we let the world know

bitch ya vag is only so so

Awkwafina’s a genius

And her vagina is 50 times better than a penis »

 

Avec son titre « My Vag » (comprenez « mon vagin »), la rappeuse new-yorkaise d’origine chinoise Awkwafina signe en 2012 un hymne féministe qui devient un véritable hit outre-atlantique. Dans ce morceau, ode au sexe féminin, l’artiste répond au sulfureux  « My Dick » de Mickey Avalon. Par ce titre, la rappeuse affirme que le rap n’est pas une affaire de pénis et les que femmes n’y sont pas que le principal sujet, mais aussi les actrices. Féminisme et rap, antinomiques ? Certainement pas ! C’est en s’intéressant à celles qui ont choisi cette forme d’expression que l’on parviendra à comprendre comment ils s’articulent l’un par rapport à l’autre. La présence de femmes dans l’univers du rap US ultra stéréotypé et dominé par la masculinité pose question. Les rappeuses sont-elles féministes et font-elles avancer la cause des femmes ? Comment se positionnent-elles par rapport à leur féminité et comment sont-elles perçues ? La rappeuse n’est-elle qu’un rappeur au féminin ?

ET KEN CRÉA LA BARBIE

L’industrie du rap a contribué à créer le stéréotype des video girls, sexys et avenantes, disposées à s’amuser avec le rappeur, centre de leurs attentions. Le clip du cultissime Candy shop de 50cent illustre parfaitement ce schéma. Grosses voitures, chaîne en or et ribambelle de jeunes filles, les codes de l’esthétique des années 2000 sont ceux sont du rap par et pour les hommes. La video girl répond elle aussi à des critères bien précis, ses vêtements sont de préférence moulants et les plans érotisent son corps et ses formes. L’image de la femme n’est pas celle qu’elle choisit de se donner mais bien celle que les hommes veulent la voir arborer.

Ken a donc engendré Barbie. Mais pour exister au royaume de Ken certaines rappeuses ont choisi de devenir Barbie. La sulfureuse interprète de Anaconda en est un parfait exemple. Nicki Minaj embrasse les stéréotypes que le rap met en exergue. Hyper sexualisée, exubérante et érotique, la rappeuse est l’archétype de la femme que l’imaginaire du rap glorifie. Le sexe est omniprésent dans sa musique, il apparaît dans grand nombre de ses titres et se manifeste dans quasiment la totalité de ses clips. Nicki fait de ses fesses sa marque de fabrique et les montre volontiers sans retenue.

Même si elle révolutionne l’univers du rap par tant d’audace, Minaj n’est pas la première à faire usage de la provoc et de l’hyper sexualisation. La rappeuse de 33 ans rappelle évidemment la légendaire Lil Kim qui choquait déjà par ses extravagances et son vocabulaire cru et osé. Provocatrices ? Certainement. Dégradantes ? La question est plus difficile, car si Nicki Minaj et Lil Kim reprennent les codes parfois outranciers de la video girl, elles n’en sont pas. Barbie n’est pas prisonnière de Ken. Qu’elles emportent notre adhésion ou pas, en se réappropriant des critères décidés par les hommes pour les hommes, ces femmes n’opèrent-elles pas un revirement ? Une telle interrogation est loin d’être illégitime.

minaj

RAPPEUSES : POUPÉE OU TOMBOY

Le public lui aussi jour un rôle crucial dans le positionnement des artistes femmes sur la scène du rap. Si l’image qu’on lui renvoie est stéréotypée, il semble lui aussi filtrer ce qu’il voit et entend puisqu’il a tendance à catégoriser les rappeuses en les renvoyant dos à dos sans leur laisser le choix d’une position à mi chemin entre les extrêmes. Aux yeux du public la rappeuse est une poupée ou un tomboy. La figure du tomboy est celle d’une artiste qui, en utilisant les codes et les attitudes habituellement associées aux hommes, refuserait de s’afficher femme. La poupée développe, elle, une image fortement sexualisée et affiche une féminité exacerbée, caricaturale. Le public place ces femmes sur une échelle de la plus féminine à la moins féminine en les rattachant chacune de près ou de loin à ces deux catégories : Iggy Azalea est une pâle (au sens propre et au sens figuré) imitation de Nicki Minaj correspondant moins que cette dernière aux critères prédéfinies de la rappeuse sexy et ultra féminine, et à l’inverse, Angel Haze  la rappeuse bisexuelle de Détroit est un « bonhomme », un garçon manqué.

Si ce constat est une caricature, il est néanmoins présent dans l’inconscient général. Pourtant aucune de ces deux catégories n’existe vraiment.

L’incontournable Missy Elliott en est la meilleure illustration. En 2002, dans son célèbre Work It, la Rap Queen assène des rimes crues et sexuelles. Missy Elliott clame ce qu’elle aime et ce qu’elle veut sans filtres et sans tabous. Maîtresse de sa sexualité et de ses désirs, Missy mène la danse en inversant le vocabulaire cru et assujettissant habituellement réservé aux hommes. « I’m not a prostitute but I could give you what you want ». Ni poupée-objet, ni tomboy, l’artiste réconcilie le rap et les femmes dans ce titre audacieux qui est depuis entré au panthéon du rap game.

THE B-WORLD

Dans les années 90, le rap US mute. Émerge alors le gangsta rap à l’univers machiste et ouvertement sexiste dont les ambassadeurs sont entre autres Snoop Dog, N.W.A., Ice-T etc. Les femmes y sont objectivées, il se s’agit pas d’une Barbie mais d’une Bitch. Si ce terme n’a pas attendu le gangsta rap pour exister, son utilisation par les rappeurs se généralise. Connotation sexuelle mais aussi et surtout connotation dégradante, la Bitch sommeille dans toutes les femmes et elle les rabaisse. N.W.A. cristallise cette représentation dans son titre A Bitch iz a Bitch, extrait de l’album Straight Outta Campton sorti en 1988.

En réaction à ce mouvement, certaines rappeuses expriment leur désaccord. Dans U.N.I.T.Y, Queen Latifah déclare son indignation: « Every time I hear a brother call a girl a bitch or a ho, Trying to make a sister feel low, You know all of that gots to go ». Lil Kim, elle, choisit de faire de cette insulte un étendard, avec son titre Queen Bitch,  elle choisit de détourner l’insulte pour en faire un instrument de pouvoir. En se qualifiant de Supreme Bitch et de Female King, elle brouille les codes de genre établis par les rappeurs. Tout comme le terme « N-word » (nigger) fait l’objet d’une réappropriation politique, certaines rappeuses choisissent de donner un nouveau sens à cette insulte. La permanence du slut shaming dans l’industrie du rap les pousse à se positionner pour riposter.

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LA RAPPEUSE N’EXISTE PAS

Si aucune rappeuse ne se définit exclusivement par sa féminité, aucune de la nie, et si parler de LA femme n’a pas beaucoup de sens, il semble que parler de LA rappeuse n’en n’ait pas plus. En effet, chacune des ces artistes fait un usage différent de son sexe et de son genre et elles sont nombreuses à refuser une définition unilatérale de leur féminité. Le cas de Tommy Genisis, jeune rappeuse canadienne issue du label Awful record est un bon exemple. La jeune femme à l’esthétique vaporeuse et libérée exprime une sexualité multiple et une identité singulière. La diversité des identités féminines fait partie des revendications des rappeuses de la nouvelle génération, dont la new yorkaise Princesse Nokia fait aussi partie. Militante du Smart Girl Club, collectif qui « procure une aide au développement et à la visibilité des carrières musicales et artistiques de jeunes femmes », elle fait du féminisme le centre de sa musique et célèbre les différents aspects de la féminité. Son titre Tomboy illustre ce parti pris.

Érotisées mais maîtresses de leur corps, à la fois Bitches et MC, les rappeuses ne sont pas des rappeurs au féminin car il leur est impossible d’occulter le fait d’être femme dans un univers masculin qui les oblige à renverser les normes pour les détourner à leur avantage. Le fait même d’être une femme et de décider de s’exprimer par le rap est, à mon sens, un combat féministe que chacune aborde à sa manière, parfois même malgré elle. Qu’elles investissent les stéréotypes ou qu’elles s’en détachent, on place systématiquement les femmes sous le joug du patriarcat mais les rappeuses nous prouvent le contraire, qu’elles aient choisi l’un ou l’autre, elles démolissent le patriarcat à grand coup de talons aiguilles. Ou de sneakers.

Océane KOUAYA.

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