La symbolique du geste

Parmi les codes du bon rappeur qui souhaite avoir un succès certain, la question de la gestuelle est capitale. En effet les gestes, les signes, sont au MC ce que l’uniforme est au soldat ; ils sont intimement liés à l’origine du rap et offrent une signature à l’artiste.

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D’après le Larousse, un signe est un geste ou une mimique permettant de faire connaitre une pensée ou de manifester un désir, un ordre. C’est aussi la marque distinctive de quelqu’un sur quelque chose.

Les premiers signes utilisés dans le rap apparaissent avec les premiers succès du gangsta rap, c’est-à-dire à la fin des années 1980 où des groupes comme RUN DMC montrent clairement qu’une réussite sociale est possible par le rap. La réussite, pour cette nouvelle génération, passe donc par une différenciation dans les codes et les thèmes utilisés, le rap devenant un produit qu’il faut vendre.

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Ce sont les rappeurs issus des gangs de Los Angeles ou encore vivant dans des ghettos similaires, comme celui de Compton, qui insèrent dans leur clips ou lors de leur concerts des gestes spécifiques.

Il s’agit de signes de gangs comme ceux des Crips ou des Bloods ou bien des signes distinctifs de la côte américaine lors du clash entre la East-Coast et la West-Coast. Ces signes permettent une identification géographique, en plus des lyrics, et permettent une caractérisation de chaque rappeur à son milieu et à sa communauté.

Le rappeur Snoop Dogg est à cet égard, comme 2-Pac pour n’en citer qu’un, l’incarnation de cet archétype du gangsta-rappeur : ses danses, signes, vêtements sont à l’effigie de son gang, les Crips.

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Cette codification symbolique a été reprise lors de l’émergence du gangsta-rap français au milieu des années 2000, sans pour autant revendiquer une appartenance à un gang ou à un quartier qui est si chère aux rappeurs américains.

Les signes n’ont pas perdu leur objectif premier, mais leur connotation a bien évoluée en traversant l’Atlantique. Ils se réfèrent davantage à l’identité propre du rappeur pour entretenir son ego-trip et l’ardeur de sa communauté.

Ainsi de 2-Pac à JUL, les gestes significatifs élaborés par les rappeurs ont ces mêmes objectifs, à savoir manifester une pensée et marquer une distinction.

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En scrutant les rappeurs français les plus écoutés, il est très facile de reconnaitre leurs signes particuliers, rapidement repris par leurs communautés.

Dressons ici un portrait des signes de ces différents rappeurs en fonction de leur efficacité :

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I-  PNL :

Inspiré par les dessins animés de leur enfance comme le Roi Lion, le Livre de la Jungle et le trafic de drogue de leur cité de Corbeil-Essonnes, le groupe d’Ademo et NOS a fait d’un « Z » son signe de ralliement. Assez facile à réaliser, il renvoie au mot « zoo » qui sert à caractériser l’environnement de leur enfance, un zoo qui peut être enchanté avec des créatures mythiques comme Simba et Balou tout autant qu’un lieu dur à vivre, une prison où règne la loi du plus fort. Formé grâce à l’association des deux mains pour donner un sens double, le Z a connu le même succès fulgurant que celui du groupe.

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Facilité d’exécution : 7/10

Succès :  5/10

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II- Kaaris :

Fort du succès de son dernier album « Oukou Gnakouri », l’éternel outsider de Booba s’est fait tranquillement une place de cador dans le rap français. C’est un rappeur très gestuel qui met à profit son corps dans ses clips pour illustrer chacune de ses punchlines (comme dans Sevrak par exemple). Ses mains très joueuses ont quand même un geste phare devenu le symbole de toute la ville de Sevran (27) dont il est originaire : le double fuck.

Assez dur à réaliser, ce geste qualifié « d’outrancier » s’insère parfaitement dans l’esthétique de Kaaris qu’il définit lui-même comme étant « du sale, toujours plus du sale ». Grand adepte des punchlines, à profusion dans son rap, ce geste est leur transcription physique : une punchline de Kaaris c’est deux doigts d’honneur d’un coup. La possibilité de bouger ses pouces à la manière d’une gâchette pendant l’exécution du geste rajoute de la violence à ce geste cru.

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Facilité d’exécution : 6/10

Succès : 8/10

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III- Booba :

Le Duc porte bien son surnom, il a commencé à l’époque d’NTM et continue de concurrencer et d’inspirer la nouvelle vague du rap français. Il a sa propre ligne de vêtements, a littéralement codifié le rap français des 10 dernières années par la pratique de l’auto-tune par exemple, il a aussi introduit en France la mode du rappeur gangsta et bodybuildé. Bien évidemment il a été présent lors du développement des signes des rappeurs. Son 92I, qui renvoie à son groupe et son label de production est aussi son lieu de naissance : Les Hauts-de-Seine.

Facile d’exécution il est devenu si iconique qu’il est souvent réalisé sans en savoir réellement le sens. C’est une marque supplémentaire de l’influence indéniable de Booba qui traverse les époques du rap français en devenant un leader dans ses évolutions.

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Facilité d’exécution : 9/10

Succès : 9/10

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IV- Nekfeu :

Adepte des RC, le jeune s’est tant défoulé dans ses textes que certains le considèrent comme l’une des plus belles plumes du rap français. Malgré l’immense succès de ses albums solo, surtout chez ceux né après 1999, il n’a pas oublié son groupe d’origine. Son signe de ralliement est donc naturellement le symbole de son groupe : Le S de « S-Crew ». Faisant référence à un dollar, symbole récurrent depuis la naissance du gangsta rap même si Nekfeu n’en fait pas partie, le signe est dur à réaliser et n’est pas forcément porteur d’une symbolique particulièrement intéressante. Par ailleurs, il ne fait pas référence au rappeur lui-même, ce qui n’est pas particulièrement efficace pour souder sa communauté. Heureusement, le fennec a d’autres tours sous sa casquette.

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Facilité d’exécution : 2/10

Succès : 4/10

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V- JUL :

Tout simplement incontournable. Autant aimé que haït, Saint-Jean de la Puenta a dominé le rap game en 2016 en termes d’écoutes.  Son signe de ralliement est iconique au tel point que des tutoriels pour l’exécuter ont été distribués lors des Victoires de la musique 2017.  Tout le monde a au moins une fois déjà fait le signe JUL qui symbolise tout simplement ses initiales J-U-L (et toi qui lit ses lignes je sais que tu as envie de le faire en ce moment même). Très facile à réaliser et ne renvoyant à rien d’autre que lui, un peu comme son rap, il ne sert qu’à distribuer de la bonne humeur et c’est déjà pas mal.

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Facilité d’exécution : 10/10

Succès : 10/10

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A la lumière de ces 5 signes exécutés par 5 piliers du rap français, on ne peut que constater que la gestuelle fait entièrement partie de la construction de l’image du rappeur qui doit tout faire pour fidéliser sa communauté autour d’un symbole qui lui renvoie son image.

On est loin des signes du gangsta rap américain, bien plus sombres et très exclusifs. Ces signes-là peuvent être repris par n’importe qui et s’insèrent bien volontiers dans les textes des rappeurs qui peuvent en faire directement référence : « mercé tu fais le signe JUL ».

Même si le geste ne fait pas tout et que de très bon rappeur conservent de très bons résultats sans en faire, il est flagrant que l’exécution d’un geste est devenue une quasi-exigence pour ceux dont le rap a pour première ambition d’être commercial.

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Ziryab Idir

 

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