Une histoire du hip hop : la naissance du hip hop dans le Grand Nord

EPISODE 1
A la recherche des origines du hip hop, je me suis souvenu que mon ancienne association de hip hop, Dans La rue la Danse, située au 139 Rue des Arts à Roubaix, avait une longue histoire derrière elle. Le président de Dans La rue la Danse, Frédéric Tribalat est à l’origine de cette association qu’il a fondé en 1987, la première association de hip hop dans le Grand Nord et la troisième de France. Et oui, c’est bel et bien à Roubaix, cette ville dont l’image a été dégradée par les hommes politiques, les médias et j’en passe, que le balbutiement du hip hop a pris forme. Roubaix, cette ville dangereuse selon certains. Pourtant, je m’en rappelle encore, pendant quatre années, ces allers-retours entre Saint-Maurice Pellevoisin et Roubaix Charles de Gaulle pour aller rejoindre mes amis étaient les meilleurs moments de mes semaines, sûrement une des périodes les plus riches de ma vie. J’ai donc décidé de contacter Mr Tribalat, qui m’a gentiment accordé une rencontre où j’ai pu l’interroger sur toute l’histoire de la naissance de Dans La rue la Danse qui en dit long sur celle du hip hop dans la région des Hauts-de-France.
Amin : Tout d’abord je me demandais comment l’association « Dans la rue la danse » est née ? Quelles sont les conditions de sa naissance et quelle est son histoire ?

Mr Tribalat : Avant de te répondre, il faut que tu ais plusieurs connaissances sur la ville de Roubaix. Alors Roubaix en 1980, c’est la ville la plus jeune de France, où plus de 50% de la population a moins de vingt-cinq ans. C’est également la ville où il y a le plus de communautés étrangères (c’est à dire cent quatre) , la ville la plus pauvre de France et la ville où il y a le plus de sites en contrats de villes, c’est à dire que la quasi totalité des quartiers est en grande difficulté, donc on a onze quartiers sur quatorze qui sont en très  grande difficulté. Par conséquent, tu te doutes bien  que travailler sur la jeunesse est un axe très important. Et pourtant alors que le PS a été au pouvoir pendant des années dans cette ville, ce n’est qu’en 1990 qu’un service jeunesse a été créé par un maire plutôt classé à droite, appartenant au Centre des démocrates sociaux. Il a d’ailleurs été plus souvent à gauche que les sections locales du PS à Roubaix.
Bon voilà, nous on était un groupe de militants, il faut le dire. On était tous engagés à un titre ou à un autre en direction de la jeunesse, enfin nous étions jeunes nous-mêmes mais bon. On était soit instituteur soit animateur, il y avait même un principal de collège qui s’occupait des handicapés et des jeunes qui se droguaient. Donc tous respectivement, on faisait nos choses dans notre coin tu vois, et en plus on était animateur pendant les vacances. Ainsi, c’est comme ça qu’on a découvert ce qui était en train de se passer dans les quartiers et notamment par rapport à la danse. Je l’ai personnellement découvert de deux manières : premièrement à un moment donné, j’étais directeur d’un des tous premiers centres d’animation jeunesse , qui avait été mis en place à la fois par le ministère de l’intérieur et le ministère de la jeunesse et des sports. C’est assez drôle ça à l’époque tu vois il y a des expériences comme ça … C’était fait pendant les vacances et ceci s’adressait aux adolescents et aux jeunes adultes mais ces jeunes étaient difficiles, genre chaud. Le tout premier s’est fait à la salle Entrepont, rue d’Alger et on recevait à peu près une centaine de types, quelques filles mais pas beaucoup, qui avaient entre seize et vingt-cinq ans. On devait faire quelque chose avec eux pendant les vacances pour un projet. Il y avait plein d’activités sportives, il y avait une partie du personnel qui était policier, c’était des moniteurs en EPS, en sport de combat, et du personnel civil. C’était un projet intéressant , c’était une expérience et ce fut la toute première expérience de ce genre, après ça a continué d’exister. Personnellement, j’avais insisté pour que ce soit convivial et donc qu’on fasse à manger, qu’on ait des horaires atypiques d’ouverture, donc qu’on ouvre six jours sur sept. On ouvrait à partir de 14H , bien entendu tout le monde dormait le matin mais c’était ouvert jusqu’à vingt-deux, vingt-trois heures, minuit voire une heure.
Et un jour, ce que je te raconte actuellement a un lien direct avec Dans la rue la danse, il y a une des femmes avec qui on travaille qui vient me voir et qui me dit « je connais quelqu’un qui est en prison, si on lui trouve du boulot même bénévolement, ils sont prêts à le libérer ». Comme j’étais directeur du centre, je voulais bien mais je me demandais ce qu’il savait faire ce jeune. Elle m’a répondu « il danse ». C’était en 1983. Je me suis dit « bon, okay » s’il danse on va faire quelque chose avec lui, en plus il est DJ. Dans mon esprit à ce moment je le voyais danser en soirée, etc… Je ne savais pas ce que « danser » recouvrait, qu’est-ce que danser ?, quel type de danse pratique t-il ? La fille m’a dit « tu verras Fred, c’est comme Jackson ». Ainsi j’ai écrit au procureur et le procureur l’a libéré. Ce jeune que j’ai fait libérer est devenu chef d’entreprise maintenant. Ce gars se pointe, jeune, d’origine tunisienne, beau gosse, les cheveux tous bouclés. Et je lui dis « il paraît que tu danses, que tu es DJ. » Je trouvais cela intéressant, on avait loué du matériel, on avait transformé le local. La journée c’était le lieu où l’on se retrouvait pour après faire des activités et le soir c’était une boîte de nuit. A un moment donné, il y avait entre cent et cent cinquante jeunes de l’extérieur qui venaient pour faire les soirées. Et donc avec ce jeune, on a essayé de lancer des cours de danse. Il a fait des cours de danse et là tu étais vraiment au balbutiement de ce qu’était la danse hip hop. T’avais le smurf, etc… Et lui il était très funk. Donc il donnait des cours là-dessus et nous sans savoir ce qu’on était en train de faire pendant les soirées, on faisait des battles, des cercles car il y avait des jeunes venus d’ailleurs à qui nos jeunes donnaient des cours et qui avaient trifouillé les cassettes vidéos, comme celle du clip Thriller de Mickael Jackson. Les jeunes me l’ont ramené en cassette vidéo Thriller, je ne sais pas comment ils ont réussi à obtenir ça (rire), et on l’a regardé tous ensemble, on l’a projeté pour tous les jeunes dans le local. On était au balbutiement de la danse Hip-hop et mon ami instituteur et moi on se disait que c’était dommage, il fallait faire un truc, pas que ça reste comme ça dans la rue. Et à la même époque quasiment, Sydney a crée son émission H.I.P H.O.P, puis il est venu à Lille et des jeunes roubaisiens ont participé à son émission. C’était en plein air et deux mille jeunes sont venus. Avec tous les jeunes qui habitaient Roubaix, il était logique que cela prenne vite une proportion plus importante. Et parallèlement, il y avait Alfonso Cata, qui dirigeait le Ballet du nord et qui a décidé de faire un spectacle intitulé « L’oiseau de feu, les smurfers » , une version hip-hop d’un ballet classique, où il va mélanger des « danseurs de rue » (on parlait de danseurs de rue et pas de street dancers, encore moins de hip hopers). J’ai rencontré cet homme et ramené des jeunes au Ballet du Nord, donc dans le grand Colisée de Roubaix. Il y a deux cent jeunes qui étaient là et attendaient. Chaque jeune était auditionné et à la fin une douzaine seulement était sélectionnée. Et pendant l’audition, d’un coup Alfonso Cata dit « je vais balancer de la musique ça y est on s’éclate » (rire). Toute ma vie je m’en souviendrai, il balance un « Lionel Richie – All night long » et les deux cent jeunes commencent à tous s’éclater comme des bêtes, et les musiques s’enchaînaient. Ce mec avait une personnalité hors du commun. Alors il a crée son spectacle, bon il y avait pas eu de jeunes du Centre d’animation social pour la jeunesse du quartier Alger où j’étais mais c’était pas grave, il a pris des jeunes, une bonne douzaine environ. Alors j’ai été voir son spectacle « L’oiseau de feu, les smurfers », et ce fut la première fois de ma vie que dans une salle j’ai vu, bon je fais exprès de caricaturer, des gens habillés en Channel, des mecs en baskets, et trois mille spectateurs, un truc énorme. La télévision s’est emparée du truc, tout le monde parlait de ça, TF1 en a fait des tonnes, tout le monde disait que c’était formidable. Ils ont donc fait une tournée pendant un an, et au bout d’un an quand c’était terminé, plus personne ne voulait prendre en charge la suite, ça a fermé , c’était terminé, les jeunes retournaient tous dans les quartiers , et deux ans après ils retournaient progressivement dans la drogue. C’était en 1984-1985 ce que je te raconte. Ce fut des moments très forts.

A suivre…

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