BKL Review 2 : Damso – Julien

Cela fait désormais un mois que le rappeur belge a sorti son troisième album, Lithopédion, après des mois de mystère et de théories en tout genre de la part de son public autour de sa date de sortie. L’album, composé de 18 tracks, a enregistré plus de 60 000 copies dès la première semaine après sa sortie, comprenant les ventes physiques, les streamings et les téléchargements, et ce malgré le leak quelques jours plus tôt.

Dès sa sortie, et même dès le leak, un son s’est démarqué de par son originalité, ou plutôt de par le tabou dont il traite. En effet, sur les réseaux le morceau « Julien », quatrième track de l’album, n’a pas tardé à faire parler de lui. Déjà avant sa sortie, des collaborateurs de Damso sur son album avaient prévenus que Julien serait un des morceaux forts de l’album et qu’il était très « audacieux ». Elisa Meliani, la voix féminine que l’on peut entendre dans ledit morceau, a confessé dans le documentaire Au cœur du Lithopédion : « J’ai vraiment pris une claque. Ça m’a touchée, j’étais un peu bouleversée. »

Julien, il s’agit d’un texte posé sur une prod douce, presque enfantine, qui parle d’un des pires tabous de l’humanité : la pédophilie. On connaissait Damso sombre, dérangeant, comme il avait déjà pu le dévoiler avec « Amnésie » en 2016, dans lequel il traitait d’une fille, plan régulier de jeunesse, qu’il avait poussé au suicide, et pourtant ; Damso a encore réussi à choquer son public, du moins familier du personnage et de son univers.

Dans Julien, Damso se met dans la peau du déviant, du criminel : le pédophile, qui se prénomme Julien. Le choix du prénom est primordial, le fait qu’il soit commun, c’est dire que le pédophile, c’est toi, c’est moi, c’est monsieur tout le monde : « Julien c’est ton voisin, Julien c’est ton mari, Julien c’est sûrement l’autre, Julien c’est sûrement lui ». « Comment vous vous appelez ? », « Je m’appelle Julien » : cette phrase est prononcée par une voix féminine, insistant sur cette notion d’universalité : peu importe le sexe, la race, l’orientation sexuelle, le milieu social et économique.

Damso décrit le quotidien de Julien, ses envies et ses névroses, d’une manière naturelle déconcertante, le morceau s’ouvrant sur cette phrase « Entre les guiboles d’une mineure aux traits tirés », annonçant la couleur. Mais la phrase retentissante, c’est cette phrase simpliste que l’on peut entendre au refrain : « Julien aime les gosses », le message est clair.

Damso ne prend pas partie par rapport à Julien, il ne l’encourage pas, mais il ne le blâme pas non plus. Il y dépeint surtout un homme torturé, moqué, d’abord sur la taille de son pénis. Puis, le thème de la pédophilie et de l’introspection du personnage est abordé. Julien est conscient de ce qu’il est et de ce qu’il fait, et il en a honte : « Du dur au moelleux, les retombées, les remords », ou encore « constamment dans la gêne causée par ses torts ».

Damso dans sa manière de décrire Julien, nous donne de l’empathie à son égard : il est rejeté par la société dans laquelle il évolue, pour quelque chose qu’il n’a visiblement pas choisi : « Qui sommes-nous quand on n’peut être que c’que l’on peut ? Enfermés par les dogmes et code sociétal, cloisonnés par l’effet d’être ce qu’on n’est pas ».

« Une erreur de la nature, à qui la faute ? »

Le sujet de la pédophilie n’est visiblement pas passé auprès de la communauté du rappeur. Dès le leak, on a pu lire une flopée de critiques, de tweets exprimant une certaine gêne vis-à-vis de ce son :

Mais le public n’a pas tardé non plus à se pencher sur l’intention du rappeur quant au sujet abordé dans le morceau. Certains ont spéculé une certaine intention de la part du rappeur à nous faire se poser des interrogations sur le sujet, tabou, qu’on a donc tendance à taire et à ne pas chercher à expliquer ou comprendre, sans pour autant pardonner. Le but étant donc, pour certains, de mettre mal à l’aise l’auditeur, à l’habitude de Damso, pour adopter une vision différente de celle que l’on a l’habitude d’avoir sur la pédophilie : moralisatrice et culpabilisatrice. A cela, d’autres ont rétorqués qu’il était possible d’avoir des envies pédophiles et de ne jamais passer à l’acte. Or, dans « Julien », il s’agit d’un criminel puisqu’il viole des « fillettes pré-pubères » : il passe à l’acte, c’est alors là que ça coince.

Damso a lui-même répondu a plusieurs de ces interrogations dans une interview pour Konbini. Il revient sur la conception du morceau, le choix du sujet. Il explique, qu’en regardant son fils, étant désormais papa, cette thématique lui était venue. « Je suis rentré dans les tréfonds de la nature humaine et je suis tombé sur la pédophilie. C’est pour moi l’un des aspects les plus noirs de l’humanité. C’est un problème qui existe depuis la nuit des temps mais qui n’est pas réglé. »,

« Tu nais comme ça, tu ne sais rien faire, et qu’est-ce que tu fais ? ».

Damso reconnaît « Après je ne suis pas un expert ».

 « Y a-t-il une médecine, une science pour c’que l’on rejette ? »

La pédophilie au sens psychiatrique a été théorisée en 1886 par le psychiatre Krafft-Ebing, mais a toujours existé au sein des sociétés. Son acceptation sociale a varié au cours de l’histoire : il ne faut pas oublier que les mariages forcés et arrangés de fillettes étaient choses courantes fut un temps en France. Ces pratiques sont désormais réprimés dans nos sociétés occidentales, la pédophilie est fortement condamnée socialement, mais aussi et surtout pénalement. La plupart des législations du monde entier qualifient de délit voire de crime les relations sexuelles avec un mineur n’ayant pas atteint la majorité sexuelle (un âge qui varie en fonction du pays) .

Comment traiter le pédophile et comment qualifier la pédophilie ?

Damso affirme dans Julien qu’il s’agit d’une « erreur de la nature », comme ce que l’on a pu penser de l’homosexualité fut un temps. La pédophilie serait-elle alors une simple « orientation sexuelle » ? Cette théorie semble moralement fortement répréhensible.

En tant qu’esquisse de réponse, Alohanews, média d’interviews et d’article au regard urbain, a réalisé un court reportage de 6 minutes, interrogeant deux psychiatres spécialistes de la pédophilie au sujet du morceau.

Les deux hommes sont d’emblée d’accords sur un point : la réalité du quotidien, du ressenti du délinquant sexuel décrite fait écho à ce qu’ils ont l’habitude d’entendre chez leurs patients. Alors qu’est-ce que la pédophilie ? « La pédophilie désigne une fantasmatique liée aux enfants, sans forcément qu’il y ait de passage à l’acte. C’est un trouble pédophilique, créant une dysfonction chez l’auteur et donc parfois un passage à l’acte de l’effraction sexuelle. »

Les psychiatres préfèrent parler des personnes pédophiles comme des « prisonniers de leurs fantasmes » plutôt que de victimes, les victimes réelles étant les enfants abusés. Pour autant, sans vouloir non plus prendre la défense des personnes pédophiles, les psychiatres reconnaissent la dépression souvent existante chez elles et l’éloignement progressif de leurs proches : le but des personnes les prenant en charge étant alors de sortir les personnes pédophiles de cette position de passivité dans leur existence.

Puisque un enfant ne peut être consentant, il s’agit alors de traiter la pédophilie de telle sorte à ce que le fantasme ne débouche pas sur un passage à l’acte qui reste condamnable.

Bien que la pédophilie soit un sujet complexe à traiter, extrêmement tabou mais faisant tout aussi partie intégrante du monde dans lequel nous mouvons, Damso aura au moins eu le mérite de susciter le débat sur son essence, son existence et son traitement au sein de notre société.

📝 Sarah Poignet

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