Comment Atlanta est-elle devenue la capitale mondiale du rap ?

Atlanta c’est Outkast, Gucci Mane, T.I, Young Jeezy, Future, Young Thug, Migos, Playboi Carti, Lil Baby, Gunna, Rich the Kid… La liste pourrait s’allonger encore et encore tant la capitale de la Géorgie regorge d’acteurs du mouvement hip-hop depuis maintenant des générations, et ce sans que le rythme n’ait l’air de s’essouffler. Aux Etats-Unis, l’industrie s’accorde à dire que c’est à Atlanta qu’on déniche les tendances qui s’imposeront aux yeux du grand public quelques mois plus tard. Son nombre incalculable de rappeurs et de producteurs de musique interroge sur le mojo qui anime cette ville, elle qui a maintenant dépassé New-York, Los Angeles ou Chicago en terme de visibilité au niveau de la scène rap. En 2009 déjà, le New York Times désignait Atlanta comme « le centre de gravité du hip-hop », un sentiment qui n’a fait que se renforcer 10 ans après.

Années 90 – 2003 : L’héritage d’Outkast

Avant d’être le symbole du hip-hop américain dans sa globalité, Atlanta se posait davantage en porte-étendard du rap sudiste dans les années 1990, emmené par Outkast ou Goodie Mob. Mais il est important de préciser que la ville attirait déjà nombre d’artistes grâce aux opportunités qu’elle offrait. Par exemple, le jeune Big Boi, alors adolescent et qui sera plus tard la moitié d’Outkast, se rendait tous les week-ends à Atlanta pour la musique, alors qu’il vivait à près de 3h de route de là. Puisqu’on parle d’Outkast, il est primordial de rappeler que le groupe fut le premier représentant du rap d’Atlanta dans le monde entier. Le duo formé par André 3000 et Big Boi s’est démarqué par son originalité et son avant-gardisme. Des racines rap couplées à des sonorités plus surprenantes, issues de la pop ou encore du disco. Outkast a montré la voie à ses successeurs sur le plan de la prise de risques, l’originalité, et du succès. Son arrivée fracassante démontre que le Sud des Etats-Unis avait aussi son mot à dire dans une industrie dominée à l’époque par la scène new-yorkaise. Leur premier succès national intervient en 1996 avec la sortie de leur deuxième album « ATLiens ». La consécration du duo d’ATL a lieu au début des années 2000 avec « Stankonia » (2000) et « Speakerboxxx/The Love Below » (2003), qui donneront respectivement les deux plus gros tubes de la carrière du duo : « Ms Jackson » et « Hey Ya ».

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Un peu plus tard, au milieu des années 2000, Ludacris et Lil Jon tirent leur épingle du jeu sur la scène d’Atlanta. Si le premier accède à un succès populaire national, le second met au goût du jour un style nouveau : le crunk, caractérisé par des beats plus dansants et une propension à crier sur des basses agressives. Ce style différent permet de donner de l’épaisseur au dirty south que l’on assimile comme un rap sudiste cherchant à se démarquer de l’influence de New York et Los Angeles pour se créer une identité qui lui est propre.

2003 – 2010 : Avènement de la trap aux Etats-Unis

Le terme de dirty south s’efface progressivement au profit de la trap. « Trap » fait référence aux maisons abandonnées des quartiers difficiles d’Atlanta dans lesquelles les dealers s’installaient pour couper et vendre la dope. De ce mode de vie découle alors l’inspiration des légendes de ce mouvement, à savoir Gucci Mane, Young Jeezy, Waka Flocka ou encore T.I, tous issus d’Atlanta. Un débat a d’ailleurs refait surface récemment : qui est l’inventeur de la trap ? Si celle d’ATL est clairement inspirée des flows et sonorités de Memphis et de la légendaire Three Six Mafia, le terme et l’esprit propre à la ville sont popularisés par T.I en 2003 avec son deuxième album intitulé « Trap Muzik ». La trap music serait selon T.I l’allégorie du mode de vie des dealers dans le hood d’Atlanta. Si Tip est à l’origine du nom, les auditeurs s’accordent sur le fait que la trap a gagné ses lettres de noblesse grâce aux projets sortis par Young Jeezy et Gucci Mane entre 2004 et 2006. A ce titre, la trap d’Atlanta retire également son attractivité des beefs qui l’entourent, et particulièrement du conflit qui a opposé Gucci Mane et Young Jeezy. La légende raconte que Young Jeezy a envoyé des goons pour braquer Gucci Mane, sauf que ce dernier les auraient tués et enterrés. Car si l’esprit trap englobe un côté festif (notamment les morceaux pour les strip-club, omniprésents à Atlanta), il est aussi lié aux règlements de compte. L’album « Flockaveli » de Waka Flocka, considéré comme l’un des grands classiques du genre, symbolise cette violence par des paroles crues et criantes de réalisme, avec en arrière-plan des coups de feu permettant de se plonger dans cette atmosphère (ex : Bustin at Em’ – Waka Flocka).

Le développement et les caractéristiques de la trap peuvent s’expliquer par la situation démographique d’Atlanta, dans laquelle certains ghettos sont laissés en marge du rapide développement des quartiers de Downtown (centre-ville), Midtown et Buckhead (au Nord de la ville). On retrouve à l’Ouest de Downtown des quartiers comme Bankhead, English Avenue ou Vine City (qu’on « The Bluff », acronyme d’une expression révélatrice : « You better leave you f**king fool »), connus pour être des zones clés du trafic de drogue et avec un taux de criminalité élevé. De même, à l’Est de la ville, la fameuse Zone 6, souvent citée dans les morceaux des rappeurs qui y sont originaires, comme Gucci Mane, Future, Young Nudy ou 21Savage, n’est pas en reste puisque des quartiers comme Kirkwood ou Edgewood sont connus pour leur environnement particulièrement criminogène. C’est donc de cet environment que l’univers relatif à la trap music puise ses inspirations. Par ailleurs, College Park et East Point, situés au sud de la ville, regroupent les mêmes caractéristiques que les endroits cités précédemment, dont des artistes comme Young Thug, Rich Homie Quan, Gunna et Lil Baby sont issus. Au milieu des années 90, des artistes comme Outkast ou Goodie Mob représentaient cette partie du sud-ouest d’Atlanta avec le gimmick « SWATS » (Southweast Atlanta, too strong!) En définitive, la trap music s’est façonnée au gré des diverses influences du rap sudiste, de l’héritage commun laissé par T.I, Gucci Mane ou Jeezy, et du vécu des rappeurs d’ATL dans le hood.

(21Savage, « I grew up in the streets without no heart », No Heart)

(Future, « I grew up in a ruthless ass environment », My Savages).

2010-2018 : la trap d’Atlanta envahit les charts et le monde grâce à son armée d’artistes locaux

Les années 2010 symbolisent un souffle nouveau pour la trap music. D’un succès tout au plus régional, le rap d’Atlanta conquiert rapidement les charts américains, puis ceux du monde entier. Le détonateur a lieu en 2013 avec l’émergence d’un groupe aujourd’hui au sommet : les Migos. Bien qu’ils ne soient pas vraiment issus d’Atlanta mais de Lawrenceville, une bourgade à 40km au nord de la ville, ils incarnent l’état d’esprit et le style propres à la nouvelle capitale du hip-hop. Le coup de génie des Migos repose dans leur manière de rapper avec le fameux triplet-flow, inspiré là encore des grandes heures de la Three Six Mafia, et un gimmick entêtant répété dans les refrains jusqu’à l’overdose. « Bando », « Hannah Montana » et « Versace » leur permettent de développer une certaine notoriété. Et lorsque Drake participe au remix de « Versace », la côte des Migos explose. Leur influence se répand au delà des frontières américaines, et notamment en France. 2013 est l’année d’arrivée de la trap dans l’Hexagone (ce n’est donc pas un hasard si « Or Noir » de Kaaris est sorti en 2013). Le monde se met à lorgner du côté d’Atlanta pour tenter de comprendre l’origine d’un phénomène trap qui n’en finit plus d’envahir les sphères du rap mondial. Des artistes comme Future, Rich Homie Quan, l’ovni Young Thug ou encore 2 Chainz émergent tandis que des producteurs comme Zaytoven ou Mike Will Made It deviennent indispensables dans le milieu rap, et même mainstream (on se souvient du hit « 23 » de Mike Will avec notamment Miley Cyrus en 2013).

L’année 2015 parachève la prise de pouvoir d’Atlanta sur le rap américain puisqu’elle voit Future accéder au rang de superstar grâce à son album « Dirty Sprite 2 » qui atteint la première place du Billboard 200 après une semaine d’exploitation. Il est primordial de souligner le rôle de Future dans le développement de la trap à l’international, lui qui fait preuve d’une impressionnante régularité depuis 2012 en réalisant plusieurs projets par an, lesquels contenant bien souvent des tubes, dont certains à la raisonnance planétaire. 2015 est aussi l’année où les Migos sont à l’origine d’un nouveau buzz international avec le son « Look at my dab », à l’origine d’une mode autour d’un mouvement qu’il est inutile de vous faire redécouvrir. Toujours en 2015, l’extraterrestre Young Thug se séduit le grand public grâce à ses mixtapes « Slime Seasons » et « Barter 6 » dont on retire d’ailleurs deux de ses plus grand succès : « With That » et « Best Friend ».

On assiste ensuite sur la période 2016-2017 à la renaissance, puis au couronnement des Migos avec la sortie du désormais classique « Culture », et Future confirme son statut de superstar avec la parution de deux projets coup sur coup, « FUTURE » et « HNDRXX », qui le placeront en tête du Billboard 200 pendant 2 semaines consécutives. 2 Chainz dévoile de son côté le très réussi « Pretty Girl Like Trap Music ». C’est également à cette période que le TrapGod Gucci Mane sort de prison. Quelques dizaines de kilos en moins et débarrassé de ses ennuis passés, Guwop montre une productivité à toute épreuve en réalisant plusieurs mixtapes (Mr Davis, Droptopwop, El Gato : The Human Glacier, etc…) dans lesquelles de nombreux featurings estampillés Atlanta trustent les premières places des charts (« I Get the Bag » feat. Migos, « Met Gala » feat. Offset). De même, il serait dommageable d’occulter l’apparition de 21 Savage dans ce laps de temps, lui qui a glacé les auditeurs avec des morceaux comme « No Heart » ou « X », narrant avec indolence un passé dans le hood marqué par les meurtres de plusieurs de ses amis. En parallèle, une nouvelle génération de producteurs comme Metro Boomin ou London on da Track s’affirment comme des acteurs indispensables du rap américain. Rappelons une nouvelles fois que tous les noms cités ci-dessus ont un point commun : ils sont TOUS originaires d’Atlanta. En 2019, la trap music continue de prospérer grâce à sa nouvelle génération, composée entre autres par Yung Bans, Playboi Carti, Hoodrich Pablo Juan, Gunna et Lil Baby. Ces deux derniers cartonnent d’ailleurs actuellement avec « Drip too Hard » issu de leur album commun « Drip Harder » qui est d’ores et déjà un succès critique et commercial. De leur côté, les rappeurs établis depuis plus longtemps continuent de prospérer à l’image de 21 Savage qui a sorti un excellent projet fin 2018 avec « I Am > I was » et du retour de Future le 18 janvier avec « THE WIZRD ».

Et pourtant, ne réduire Atlanta qu’à la trap serait une grave erreur

Malgré ce qu’on pourrait imaginer, il n’y a pas que la trap à Atlanta. Des artistes comme Childish Gambino (qui a dédié une excellente série à sa ville natale) se distinguent d’ailleurs du mouvement trap par ce qu’ils produisent musicalement, allant puiser leur inspiration dans d’autres sonorités. Cet éclectisme symbolise l’énergie créative ou pléthore d’artistes proposent une musique singulière, à l’image de 6Lack, qui a sorti en septembre dernier un album intitulé « East Atlanta Lover Letter ». Un projet réussi de bout en bout que l’on pourrait classer dans la catégorie « Soul/RNB », tout en gardant des racines trap avec les participations d’Offset et de Future. Dans un autre style, le rap de Lil Yachty ou le personnage atypique de Rich the Kid , ou encore le plus gros entertainer du moment Soulja Boy sont eux aussi issus d’Atlanta.

Retenons finalement qu’Atlanta est une ville à part en matière de rap et de musique. Il suffit de se pencher sur le nombre d’artistes cités dans cet article pour se demander si l’on parle d’une ville de 500 000 habitants (avec une aire urbaine de 5 millions de personnes) ou d’un pays tout entier. La vérité est que la culture hip-hop est marquée au fer rouge sur le front de la capitale de la Géorgie et qu’elle constitue un patrimoine dont sa population, majoritairement afro-américaine, est plus que jamais fière.

 

📝 Marco Ferri

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