DI SU NOMBRE : ROSALÍA*

*« Dis son nom : Rosalía ». 

2018 s’est achevé depuis 3 mois, mais impossible d’oublier les bons sons et artistes en pagaille qu’on a eu le loisir de découvrir. A moins d’avoir passé votre année sur une île déserte, vous n’avez pas pu ignorer la vague hispanolatino qui a secoué le hip hop, que ce soit directement par la musique (en artiste solo ou en collab’), la danse ou encore les influencers et créateurs mode (Ready To Die d’Esteban Tamayo, Mancandy d’Andrés Jiménez etc.). Même Drake s’y est mis, c’est dire. Mais ici, point de Bad Bunny, de featuring avec Cardi B ou d’autres artistes classifiés traditionnellement du côté (obscur ?) « reggaeton » mais un retour aux sources étonnant…et étonnamment street.

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L’artiste en question, c’est une jeune catalane de 25 ans, (depuis 2017, enchaîne les nominations et les récompenses aux Latin Grammy Awards mais aussi à la RNE, son dernier album, El Mal Querer est Disque de Platine en Espagne et elle vient d’être nommée à l’affiche du Coachella 2019…), Rosalía. Et, n’en déplaise à ses détracteurs et autres haters plutôt conservateurs, la señorita a quand même réussi un coup de maître : dépoussiérer le flamenco (oui, oui ce cliché que l’on a tous sur l’Espagne ; talons, moustache et robes à pois) pour le faire monter en tête des charts et faire danser les jeunes et moins jeunes, qu’ils soient en training ou en zapatos de bailaores (chaussure flamenco). Un pari osé, sous bien des aspects. En effet, affirmer et marteler que son inspiration première est le flamenco la place en ligne de mire des artistes et amateurs de ce genre très ancien, fort codifié et quelque peu « fermé » à un changement si brusque et éloigné de la tradition. Raillée par certains qui l’accusent de trahir le véritable esprit du flamenco et/ou de l’instrumentaliser (voir l’accusation « d’antigitanisme » et d’appropriation culturelle par la gitane Noelia Cortés ci-dessous), faire sa place ne fut pas chose facile. Les plus durs dénoncent une imposture : une jeune femme née loin de l’Andalousie, sans histoire gitane qui se permet de chanter comme si elle en était une, de parler cet espagnol andalou si particulier et de reprendre les codes de ce genre si sacralisé en Espagne…Scandale.

BKL-Rosa

Synthèse traduite de ces tweets : 
Rosalía en arrive à présenter le flamenco comme étant quelque chose 
d’espagnol, et non proprement andalou et gitan. Cependant, pourquoi 
a-t-elle le besoin de se « déguiser », de « voler » des éléments de
cette culture pour créer une « fausse esthétique » ? Noelia lui 
demande de chanter avec sa prononciation natale et de ne pas « se 
vêtir de leur [communauté gitane] image,  version haut de gamme ».

Mais c’est auprès d’un autre public que le pari était également risqué : réussir à animer les foules en mixant la voix, le tempo, les paroles d’un genre « tradi » avec des sonorités, interjections et codes hip hop, R&B voire même trap (le débat reste ouvert bien que démenti par l’artiste elle-même), ce n’était pas gagné d’avance. On peut voir d’ailleurs dans beaucoup de ses clips qu’elle joue de cette ambivalence, mixité de deux mondes voire clichés espagnols ré-actualisés (on peut penser à la corrida à moto dans Malamente par exemple).

La force de Rosalía, c’est son engagement dans son travail : c’est une bosseuse, passionnée et ça se sent ! Il n’est pas difficile de retrouver sur Youtube d’anciennes videos d’elle, longue robe et chevelure noire d’une cantaora (chanteuse de flamenco) assise à côté d’un guitariste voire a capella, reprenant des classiques de la culture flamenco (elle est tombée dedans très jeune, à partir de ses 13 ans). Cet attachement viscéral à ce genre s’illustre dans son album El Mal Querer : comme bien d’autres artistes (on peut penser à l’album conceptuel Lemonade de Beyoncé) son album, musical et visuel est construit comme une seule grande histoire, chaque chanson (accompagnée d’un clip) représentant un chapitre (chacun de ses titres comprend donc la numérotation du chapitre).

Ce qui la différencie ? Pour écrire cet album « expérimental et conceptuel » (co-produit par un ami et artiste, El Guincho) elle s’est basée non pas sur sa vie directement mais sur…une nouvelle, Flamenca, écrite au XIIIème siècle ! Comme elle l’explique dans cette longue vidéo [voir ci-dessous], ce manuscrit anonyme raconte en occitan l’histoire-type de l’amour courtois, un triangle amoureux, un mariage de convention, un amant, la jalousie, la séduction etc.  Fort inspirée et bien sûr influencée par celle-ci depuis sa découverte au conservatoire, elle décide de l’adapter librement, la moderniser et en créer une version musicale actualisée (on parle d’un genre à part entière, le nouveau flamenco). On a donc une véritable progression, un genre d’intrigue au long de l’album, une femme qui chante ses émotions et épreuves pour se sortir d’une relation toxique (accrochez-vous cependant car l’accent andalou n’est clairement pas le plus simple à comprendre !). Son hyperactivité et productivité artistique est éclatante : elle produit, écrit, compose, arrange, joue de la guitare, des fameuses palmas (clappements de mains), du clavier, fait les samplers etc. Les costumes et visuels de l’album quant à eux font référence à l’époque de la Renaissance en Espagne et certaines photos sont de gros clins d’œil à des toiles du peintre espagnol Goya.

Cet ovni musical a déclenché bien des passions et débats en Espagne, chacun y allant de sa critique. Une autre vidéo en espagnol d’un youtubeur qui analyse tout l’album de manière pointue fut saluée et citée par Rosalía elle-même : Jaime Altozano analyse ici la technique musicale de la demoiselle, décrypte ses différentes influences musicales et nous explique l’album, le décortiquant par parties.

Cette fille, ce n’est pas seulement une voix mais c’est tout un univers à découvrir, une mosaïque à déchiffrer et des rythmes enfiévrés à (ré)apprivoiser : n’en déplaisent aux puristes, le flamenco lui-même est issu d’un métissage (gitan, arabo-musulman, latino, juive, mozarabe voire même indien) donc en proposer un nouveau, plus hip hop et mondialisé pourrait être une manière de le ré-inventer… Affaire à suivre de près donc. En attendant avec impatience et fol espoir des collabs inattendues avec des grands du Rap US, allez taquiner votre « duende »** intérieur en écoutant la Rosalía !

** El Duende, c’est un concept hispanique très ancien qui (grossièrement) fait état d’un moment de grâce unique, d’un combat passionné, un temps suspendu par l’émotion et l’intensité avec laquelle un artiste flamenco ou un torero s’exprime dans son art. Lisez Federico García Lorca pour en savoir plus !

M.D.

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