Bas les masques : Kekra

« J’prends les devants, faut qu’j’accélère ». Avec sa dernière sortie, Putain de salaire, Kekra confirme qu’il est venu hisser son style au sommet du rap français. Un morceau mélodique, une ambiance angoissante et un clip futuriste ultra-violent : de quoi nous mettre en bouche avant le 27 mars, date de sortie de sa septième mixtape, Freebase 4. L’occasion de revenir sur cet ovni du rap français.

Le rappeur francilien, originaire de Courbevoie, peut se targuer d’une productivité épatante : 8 projets en un peu plus de 5 ans. Deux albums – Land (2018) et Vréalité (2019) -, six mixtapes – trois volumes de Freebase et de Vréel- mais surtout une montée en gamme constante, la construction réussie d’un personnage mystérieux et la récompense de succès commerciaux.

Qui est Kekra ?

« Très mauvaise question », nous rétorquerait-il sans doute. Dans chacune de ses apparitions publiques, Kekra confine son visage à grands renforts de masque chirurgical, lunettes de soleil et couvre-chefs. Un style volontairement travaillé aux multiples justifications. Tout d’abord, l’expression d’un pessimisme à l’égard du rap : Kekra ne veut pas que sa mère sache qu’il en fait. « Elle aurait honte, je pense. Parce que j’ai honte de ce que je fais actuellement. Parce que le rap ce n’est pas un vrai métier, le rap c’est de la merde », déclare-t-il à Vice en 2017. Mais aussi la volonté de séparer l’œuvre de celui qui la produit : « Je ne veux pas qu’on s’attarde sur moi, c’est ma musique qu’il faut écouter ». A l’image des Daft Punk ou d’Elena Ferrante, et alors que la distinction entre le public privé s’efface sous l’emprise des réseaux sociaux, Kekra s’affaire à la construction de son anonymat. Il donne donc très peu d’interviews et entretient sa ségrégation au sein de la scène française : il ne compte qu’un seul featuring à son actif, avec Niska pour le morceau Vréalité.

On pourrait aussi croire à un argument commercial. On sait comme le masque des Daft Punk a suscité l’engouement et comme les personnages animés de Gorrilaz ont participé à la construction de leur identité. Kekra entretient une image underground, mais cela ne l’empêche pas de s’afficher avec des noms internationalement reconnus : l’apparition de Future et Asap Rocky dans le clip de son morceau Intermission en avaient surpris plus d’un. Kekra n’est donc pas totalement cet inconnu qu’il veut nous faire croire : il choisit minutieusement ses fréquentations et cultive une distance assumée avec la scène française.

La Vréalité

On peut difficilement défendre que Kekra est un parolier hors-pair, ce qu’il assume dans Walou : « J’fais des sons insensés, j’ai des flows cadencés ». Son flow haché ainsi que son utilisation très régulière de l’autotune et du vocodeur font primer la mélodie sur les paroles. Beaucoup de ses morceaux tournent autour de l’argent – « J’veux faire de l’oseille mais ces bâtards veulent me caner » (9 milli), « Bitch faire de l’oseille, on est là pour ça » (Samosa) – et plongent rapidement dans l’égotrip : « Mon fréro j’fais comment, j’voulais percer, pas les niquer » (J’fais comment).

Mais coller à Kekra l’étiquette de rappeur bling bling serait trop réducteur. Kekra prends le rap comme une sale besogne dont il doit épouser les règles malgré lui s’il veut réussir. C’est aussi ça, la Vréalité : un réel encaissé, une vérité subie, tout le mal-être que cela peut induire pour inspirer des morceaux. La Vréalité transparait dans les conditions de vie des cités de Courbevoie qu’il retranscrit : « Et j’vis-ser l’taga sans amour, fréro j’suis dans ma ur, les commères observent » (Aznavour), « C’est la street, les centimes remplacent pas les sentiments » (CLS).

Mais au-delà de ça, Kekra retranscrit son pessimisme et ses multiples traductions. Son individualisme matérialiste, évoqué précédemment, n’est qu’un de ces pans. Viennent aussi la solitude (« J’suis tout seul et je le sais », Tout seul), la perte de confiance (« J’compte sur personne pour qu’on m’abandonne », C kom ça) ainsi qu’une violence nihiliste (« C’que j’écris c’est violent mais c’est marrant », Méfiant). Ces ambiances fonctionnent d’autant qu’elles sont couplées à des instrus sombres et mélodiques.

Le grime ? C’est quand ça ressemble à Kekra

« Issu des quartiers douteux où c’est pas joli » (Pas joli) : voilà un vers qui peut tout autant désigner Kekra que le grime. Né au début des années 2000 dans ces quartiers pas jolis de Londres (East London), le grime est un style à part entière presqu’indéfinissable. Il émerge au sein communautés immigrées ghanéenne et jamaïcaine, à partir d’un mélange entre la rave culture et les soundsystems jamaïcains et s’est construit comme une véritable macédoine rassemblant garage, hip hop et drum and bass. Il s’est timidement exporté aux Etats Unis, sous l’égide d’artistes comme Drake ou Kanye West, avant de gagner véritablement en influence ces dernières années avec le renouveau de la scène londonienne (Stormzy, Skepta, etc.).

Et en France, comment définit-on le grime ? Comme le relevait Mouv’ au début de l’année, une équation simple est née : « une instru ou un morceau qui ressemble à ce que pourrait faire Kekra = grime ». Sûrement parce que Kekra est celui qui a assumé le plus fortement ces influences : son remix de That’s not me (Skepta) en est un exemple frappant. Pour autant, le grime n’a pas attendu Kekra pour faire son apparition en France. Disiz la Peste a assaisonné ses productions de grime, Orelsan a invité Dizzee Rascal sur son album La fête est finie, Nekfeu et Népal ont repris le morceau Eskimo, de Wiley, sur l’album Cyborg. On reconnaîtra donc l’abus de langage, sans pour autant soutirer à Kekra son importance dans l’enrichissement du rap français.

Une identité visuelle

« La photographie c’est la vérité, et le cinéma c’est vingt-quatre fois la vérité » écrivait Jean-Luc Godard. Rien d’étonnant à ce que Kekra, qui a fait de la Vréalité un leitmotiv, donne dans ses clips tant d’importance aux images et au développent d’un univers visuel unique. La première passion que Kekra aime retranscrire dans ses clips est son amour du voyage, qu’il ne lésine pas à mettre en scène. A grands renforts de drones, il nous offre régulièrement des plans dignes des meilleures photographies de National Geographic. Avec Walou / Pull Up, il nous emmenait en Jamaïque pour une ballade sur ses plages et dans les rues de Kingston. Pour Intermission, c’était Miami et les Bahamas qu’il nous faisait découvrir. Il nous emmenait aussi en Thaïlande, où il possède une résidence secondaire, dans le clip de Pas Payé.

Et comment ne pas citer le clip de 9 milli, mise en scène d’une course poursuite dans les rues futuristes de Tokyo, entre l’obscurité et les néons.

Car Tokyo est l’épicentre d’un univers visuel que le courbevoisien apprécie particulièrement : rien d’étonnant à ce que le fan de manga et de jeux-vidéos en Kekra s’y retrouve particulièrement. 9 milli n’est pas le seul clip à faire la part belle à cet univers : Tout seul est conçu comme un jeu vidéo et le clip de Millionné fait honneur à la culture manga. Sa dernière merveille est le clip de Putain de salaire : le premier extrait de sa prochaine mixtape nous plonge dans un univers entre manga et science-fiction ultraviolent.

On en attend donc beaucoup pour la suite, et on se donne rendez-vous le 27 mars. Pour patienter, mettez à profit votre temps libre pour vous replonger dans toute sa discographie.

César Capino Capian

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